Vocation religieuse

« Si je ne m'étais donné à un ordre religieux, je serais riche aujourd’hui, tranquille dans un appartement commode, pouvant vous donner à dîner, me promener avec vous tant que je voudrais ; et quoique ce soit bien des choses perdues, je n’en ai que le regret qu’il faut pour sentir le prix de la grâce que Dieu m’a faite. »

H.-D. Lacordaire, o. p.

(1802 - 1861)

 

 

 

Cette grâce de si grand prix, dont parle le restaurateur de l’ordre dominicain en France, est celle de la vocation religieuse : cet appel souverainement libre par lequel notre Seigneur Jésus-Christ nous invite à l’imiter et à le suivre de plus près en pratiquant à la lettre les conseils évangéliques. La vie religieuse, c’est l’imitation du Christ par la pratique des conseils de pauvreté, chasteté et obéissance. Qu’est-ce à dire ?

La sainteté est pour tous. Mais certains se donnent les moyens de l’atteindre plus efficacement, en s’obligeant pour toujours et par un acte solennel, qui doit être agréé par l’Église, à une vie de perfection : ce sont les religieux. Saint Thomas d’Aquin dit de la vie religieuse qu’elle est « quædam disciplina, vel exercitium, ad perfectionem perveniendi (une discipline, un entraînement, pour parvenir à la perfection de la charité) ».

Ces grands moyens dont le religieux se munit pour tendre plus efficacement à la perfection de la charité sont les trois vœux perpétuels et publics (c’est-à-dire reçus au nom de l’Église par le supérieur légitime) de pauvreté, chasteté et obéissance. Ces trois vœux publics perpétuels, vécus dans une vie commune, et avec une certaine séparation du monde, constituent l’essence de la vie religieuse. Ils opèrent en effet la consécration la plus parfaite de la personne à Dieu. Passons-les brièvement en revue.

La pauvreté. C’est un fait : l’homme a du mal à aimer les choses en Dieu. Au jeune homme riche, qui déclare pratiquer les commandements depuis sa jeunesse, Jésus répond qu’il ne lui manque qu’une chose : vendre tous ses biens, les donner aux pauvres et le suivre (cf. Mc 10, 17-22). Le frère prêcheur le sait mieux que quiconque : pour s’adonner à la prédication, il faut être totalement affranchi du souci des choses temporelles. « Tel est l’idéal dominicain : se délester au maximum de bagages pour courir aux tâches essentielles ; l’austérité dominicaine a quelque chose de militaire et d’allègre » (R.-L. Brückberger, o. p.).

La chasteté. Déjà saint Paul le remarquait : l’état de mariage, avec les multiples préoccupations qu’il implique, empêche souvent la volonté de se porter totalement vers Dieu. La chasteté vécue dans le célibat ôte ces obstacles. De plus, la pureté du cœur permet la maîtrise de soi-même, la possession de son âme ; elle constitue une préparation indispensable à la contemplation. Pour ces raisons, le concile de Trente l’a solennellement affirmé : la chasteté consacrée est de soi un état supérieur au mariage (24e session, canon 10).

L’obéissance. La vie religieuse étant un régime de vie en vue de se former à la perfection, il importe de se donner des maîtres. Par l’obéissance, le religieux se fait disciple : il se soumet à un autre en ce qui regarde l’apprentissage de la perfection. Il offre aussi par-là à Dieu le plus grand des biens : sa volonté. « On ne peut rien donner à Dieu de plus grand que de soumettre sa volonté propre à celle d’un autre, à cause de lui », écrit saint Thomas (Somme de théologie, II II, q. 186, a. 5, ad 5).

En mettant ainsi sa vie sous le signe de la pauvreté, de la chasteté et de l’obéissance, le religieux accomplit une mission prophétique et eschatologique. Il rappelle à nos contemporains que « notre cité est dans les cieux » (Ph 3, 20), et qu’« un seul est nécessaire » (Lc 10, 42). La pratique de ces trois vertus est à elle seule une prédication évangélique : c’est l’annonce du Royaume de Dieu qui n’est pas de ce monde.

Et le religieux s’y astreint sans retour, par des vœux. Ceux-ci ont un grand avantage :

Tout d’abord, les vœux permettent de donner toute sa vie, comme l’arbre avec les fruits. Ils sont un holocauste de toute la personne. « Je n’avais rien, me dira-t-on ? J’avais ma jeunesse et mes rêves et ça n’est pas rien » (R.-L. Brückberger). Le religieux fait dans toutes ses actions la volonté de Dieu, manifestée dans les règlements qu’il suit. La vie entière du religieux est par elle-même une liturgie, une adoration de Dieu, une consécration à Dieu, comme l’accompagnement quotidien du sacrifice de la messe.

Ensuite, les vœux confirment la volonté dans le bien. L'immutabilité dans la suite du Christ est affermie par les vœux. Le religieux se trouve ainsi comme placé sur des rails le conduisant droit au Ciel. Il est plus méritoire d’agir ainsi, comme inversement, il est plus grave de pécher par une volonté obstinée dans le mal.

La mentalité moderne individualiste a du mal à accepter un tel engagement pour la vie. Elle y voit une atteinte insupportable à la liberté. Cela s’explique par une fausse conception de la liberté, conçue comme pure indétermination. Une saine philosophie réaliste rappelle au contraire que la vraie liberté n’existe qu’en acte, et que c’est en effectuant des choix que l’on s’accomplit. Loin d’être une démarche négative, les vœux sont une affirmation plus exclusive et plus jalouse du but. Le fiancé qui se marie le sait bien. Il pose un acte libre, par lequel il renonce à toutes les autres femmes, mais pour s’attacher désormais à l’élue. Ce n’est pas un refus, mais un don.

 

 

La vie religieuse dominicaine dans la Fraternité

Les trois vœux publics perpétuels de religion sont le cœur de la vie religieuse. Mais il est bien des manières de les vivre, bien des manières d’imiter le Christ. De là, la diversité des familles religieuses. Au sein de celles-ci, l’ordre dominicain se distingue par son but spécifique, qui lui donne sa physionomie propre : le salut des âmes par la prédication de la vérité. Le cri angoissé de saint Dominique : « Que vont devenir les pécheurs ? » résonne au cœur de chacun de ses fils. Nos constitutions ne proclament-elles pas que « notre Fraternité s’applique à suivre les traces du bienheureux Père Dominique en son projet de vie, spécialement en ce qui concerne la spiritualité » ? Et que « la fin propre de son dynamisme apostolique est le témoignage rendu à l’Évangile et sa prédication » ? Cette fin, « il nous la faut poursuivre en prêchant et en enseignant de l’abondance et de la plénitude de notre contemplation ».

La fin de la vie dominicaine, c’est donc l’union à Dieu rejaillissant en apostolat. « Contemplari et contemplata aliis tradere (contempler et livrer aux autres le fruit de sa contemplation) », selon la belle devise empruntée à saint Thomas. Pour y parvenir, notre Fraternité se dote de trois moyens : la vie commune avec les observances régulières ; la récitation chorale de l’office divin et la célébration de la sainte messe selon le rite dominicain traditionnel ; l’étude assidue des vérités de la foi, avec saint Thomas d’Aquin pour maître. Ascèse, prière, étude : ces trois moyens étroitement unis et qui interfèrent sans cesse tendent vers le même but : le salut des âmes par la prédication découlant de la contemplation.

Remarquons enfin que la vie religieuse concerne tout autant les frères laïcs (ceux que dans la tradition dominicaine on appelle les frères convers) que les clercs. De soi, le sacerdoce ne fait pas partie de l’essence de la vie religieuse. Historiquement, c’est plutôt le sacerdoce qui a voulu profiter des bienfaits de la vie religieuse : certains ont voulu se faire religieux pour être de meilleurs prêtres. Le frère convers ne mène donc pas une vie religieuse amputée du sacerdoce. Cela se vérifie notamment dans la vie dominicaine, où les frères laïcs jouent un rôle très important, alors même que l’ordre est tout entier voué à la prédication. Le frère convers dominicain ne se contente pas de « faire tourner la maison » : il coopère à l’apostolat, et vit lui aussi, selon son mode propre, la devise de l’Ordre : « Contemplari et contemplata aliis tradere ».