La vie religieuse

selon le T.R.P Réginald Garrigou-Lagrange
(1877 - 1964) 

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Après avoir parlé de l'obligation générale par laquelle tout chrétien, chacun selon sa condition, doit tendre à la perfection, en vertu du précepte suprême de l'amour de Dieu, il convient de traiter brièvement de l'obligation spéciale qui existe sur ce point pour le religieux et pour tout prêtre qui a fait ou non des vœux de religion.

II faut surtout montrer ici comment la vertu de religion doit être toujours davantage sous l'influence de la vertu de charité, d'un amour de Dieu plus pur et plus fort.

 

 

Qu'est cette obligation spéciale pour le religieux ?

 

Elle est fondée sur sa profession religieuse dont la grâce, si nous sommes fidèles, n'est pas transitoire, mais permanente. Comme le dit saint Thomas (IIa IIæ q. 184, a. 4) : « Quelqu'un est à proprement parler dans l'état de perfection non pas pour faire un acte de charité parfaite, mais parce qu’il s’oblige pour toujours avec quelque solennité à ce qui conduit à la perfection. » « Cela est vrai des religieux et des évêques. Les religieux, en effet, s'astreignent par des vœux à s'abstenir des choses du monde dont ils auraient pu librement user, et cela pour vaquer plus aisément aux choses de Dieu... De même les évêques s'obligent aux choses de la perfection en acceptant la charge pastorale, car le pasteur doit donner sa vie pour ses brebis (ibidem a. 5). »

Le religieux fait ainsi, à proprement parler, « profession de tendre à la perfection ». « Ce n'est pas, dit saint Paul, que j’ai déjà saisi le prix, ou que j'aie déjà atteint la perfection; mais je poursuis ma course pour tâcher de le saisir, puisque j'ai été saisi moi-même par le Christ » (Ph 3, 12). Par suite, le religieux ne commet pas une faute d'hypocrisie du fait qu'il n'est pas parfait, mais il la commettrait s'il ne tendait plus sincèrement à la perfection. Cette obligation spéciale s'identifie pour lui avec celle d'observer ses trois vœux et sa règle (cf. almanticenses, Theol. Moralis, t. IV, De Statu religioso initio nos 20-25).

Mais il faut toujours la considérer dans son rapport avec l’obligation générale fondée sur le grand précepte de l’amour de Dieu et du prochain ; alors la vie religieuse garde toute son élévation, et on la voit non seulement sous son aspect canonique ou juridique, mais avec son grand sens spirituel.

 

De ce point de vue, on comprend bien la vraie portée de ce principe, qu'il ne faut pas entendre de façon matérielle et mécanique en multipliant sans raison les vœux : il est plus méritoire de faire une chose par vœu que sans vœu (Cf. S. thomas, IIa IIæ, q. 86, a. 6l). »

II ne suit pas de là qu'il faille toujours multiplier les vœux pour avoir un plus grand mérité, mais le religieux doit observer de mieux en mieux ses trois vœux en pénétrant plus profondément ces trois raisons données par saint Thomas, là où il explique ce principe.

 

Le vœu est un acte de la vertu de religion ou de latrie qui est supérieure aux vertus d'obéissance, de chasteté et de pauvreté, dont elle offre les actes comme un culte au Seigneur.

2° Par un vœu perpétuel, surtout s'il est solennel, l'homme offre à Dieu, non pas seulement un acte isolé, mais la faculté même, et il est mieux de donner l’arbre avec les fruits que d'offrir seulement des fruits.

3° Par le vœu, la volonté s'affermit de façon irrévocable dans le bien, et il est plus méritoire d'agir ainsi, comme par opposition il est plus grave de pécher par une volonté obstinée dans le mal.

 

En vivant selon cet esprit, on saisit de façon de plus en plus concrète et plus vive ce qu'enseigne la théologie par les trois vœux, qui sont de l'essence même de l’état religieux, le religieux, comme le montre saint Thomas (IIa IIæ, q. 186, a. 7.), se sépare de ce qui empêcherait son affection de se porter totalement vers Dieu, et, s'il ne se reprend pas, il s'offre totalement au Seigneur en holocauste. Son état est ainsi un état de séparation du monde, surtout de l’esprit du monde, et un état de consécration à Dieu.

Trois choses surtout peuvent empêcher son affection de se porter tout à fait vers Dieu : la concupiscence des yeux ou le désir des choses extérieures, la concupiscence de la chair et l'orgueil de la vie, l'amour de l'indépendance. Il y renonce par ses trois vœux. Puis il offre à Dieu les biens extérieurs par la pauvreté, son corps et son cœur par la chasteté religieuse, sa volonté par l'obéissance.

II n'a plus rien qu'il puisse offrir, et si vraiment il ne se reprend pas, mais pratique toujours mieux, avec un plus grand amour de Dieu et du prochain, les trois vertus correspondantes aux trois vœux, il offre vraiment à Dieu ce sacrifice parfait qui mérite le nom d'holocauste. Sa vie est, ainsi, avec l'office divin, comme l'accompagnement quotidien du sacrifice de la messe; elle est un culte, et même un culte de latrie offert à Dieu par la vertu de religion. Il en est ainsi surtout si le religieux, loin de se reprendre après s'être donné, renouvelle souvent ses promesses avec un plus grand mérite que lorsqu’il les a faites pour la  première fois ; le mérite grandit en effet, en lui, avec la charité et les autres vertus et par là sa consécration à Dieu devient de plus en plus intime et totale.

 

 

Et quel est le but de ce triple renoncement et de cette triple oblation ou consécration ? C'est, dit saint Thomas, l’union à Dieu, qui devrait devenir chaque jour plus intime, et comme le prélude de la vie éternelle. Le religieux doit y parvenir par l'imitation de Jésus-Christ, qui est la voie, la vérité et la vie ».

 

Jésus, comme homme, fut tout à fait séparé de l'esprit du monde et aussi uni à Dieu qu'il est possible ; par la grâce d'union personnelle au Verbe, sa nature fut totalement consacrée, son intelligence rendue infaillible, sa volonté impeccable, en lui toutes les pensées, tous les vouloirs, toutes les émotions de la sensibilité étaient de Dieu et allaient à Dieu. Nulle part le souverain domaine de Dieu ne s’est jamais aussi pleinement exercé qu'en la sainte humanité du Sauveur.

 

Or, le religieux fait profession de le suivre ; mais tandis que Jésus venait d'en-haut, le religieux vient d’en-bas, de la région du péché, et il doit progressivement se séparer de tout ce qui est inférieur pour se consacrer à Dieu de plus en plus intimement. Alors se réalisera en lui ce que dit saint Paul (Col 3, 3) : « Recherchez les d'en-haut, où le Christ demeure assis à la droite de Dieu ; affectionnez-vous aux choses d'en-haut et non à celles de la terre : car vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. Quand le Christ, votre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez, vous aussi, avec lui, dans la gloire. » Saint Thomas en son Commentaire de cette épître dit ici : « Ne goûtez pas les choses du monde, car vous êtes morts au monde ; votre vie est cachée avec le Christ; lui est caché pour nous, parce qu'il est dans la gloire de Dieu son Père, et de même la vie qui nous vient de lui est cachée, selon ces paroles de l'Écriture : « Quelle est grande la bonté que tu tiens en réserve pour ceux qui te craignent, que tu témoignes à ceux qui mettent en toi leur refuge (Ps 30, 20). À celui qui vaincra, je donnerai de la manne cachée; et je lui donnerai… un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n'est celui qui le reçoit (Ap 2, 17). »

 

Cette manne spirituelle, dont celle du désert était un symbole éloigné, est la nourriture de l'âme; c’est la contemplation infuse qui procède de la foi vive éclairée par les dons du Saint-Esprit. Ainsi, dit saint Thomas, la vie active (ou l'exercice des vertus morales) dispose à la vie contemplative d'union à Dieu (IIa IIæ, q. 182, a. 4 : « Vita activa disponit ad contemplativam. »), et spécialement « la virginité est ordonnée au bien de l'âme selon la vie contemplative  ». De la sorte toute vie religieuse tend à l’accomplissement de plus en plus parfait du précepte de l’amour divin et à l'intimité de l'union à Dieu.

 

Il convient donc de considérer toujours l'obligation spéciale qu'a le religieux de tendre à la perfection dans son rapport avec l'obligation générale fondée sur le précepte suprême de l'amour, qui domine de beaucoup les trois conseils évangéliques, puisque ceux-ci ne sont que des moyens ou des instruments pour arriver plus vite et plus sûrement à la perfection de la charité ou à l'intimité de l’union à Dieu, qui rayonne de façon toujours plus féconde sur le prochain (IIa IIæ, q. 152, a. 4).

 

Aussi sous l'inspiration des trois vertus théologales s’exercent pleinement les trois vertus religieuses. Il s'établit entre elles un lien des plus intimes, si bien, comme on l’a dit, que l'espérance de l'éternelle béatitude est comme l'âme de la sainte pauvreté qui abandonne les biens terrestres pour ceux de l'éternité ; la charité est l’âme de la chasteté religieuse, qui renonce à un amour inférieur pour un autre beaucoup plus élevé ; la foi est l’âme de l'obéissance, qui accomplit les ordres des supérieurs comme s'ils étaient révélés par Dieu lui-même. Ainsi la vie religieuse conduit vraiment à la contemplation et à l'union intime avec Dieu.

 

Extrait du livre “Les Trois âges de la vie intérieure, T. 1er,  pages 92 à 97

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