Sermon : Le mystère de la sainte Trinité  

A.     Notre esprit ressemble à la Trinité.

          Dieu-Trinité a fait l’homme à son image et à sa ressemblance. « Faisons l’homme à notre image selon notre ressemblance » (Gn 1, 26), avec l’emploi du verbe au pluriel, comme pour déjà esquisser le mystère révélé dans le Nouveau Testament. C’est selon l’esprit que l’homme est à l’image et à la ressemblance de Dieu[1]. Saint Augustin a cherché dans la trinité psychologique (mémoire-intelligence-volonté) un support pour méditer sur la Trinité. S’il y a un seul Dieu, il y a en lui une seule Personne sans origine : le Père, source unique de la « Monarchie trinitaire », pour parler comme les Pères grecs.

          À l’instar de ce qui se passe dans l’esprit créé, il y a en Dieu des opérations immanentes comme celles de la vie et surtout de l’esprit. « Dieu est Esprit », dit Jésus à la Samaritaine (Jn 4, 24). Ces opérations, à la différence des opérations transitives de l’art qui produisent une œuvre en dehors du sujet (comme l’art architectural construit une église), perfectionnent leur sujet en y demeurant. Ce sont la pensée et le vouloir, qui ont toutes deux un terme, le verbe intérieur (concept ou idée) et l’amour.

          Mais nos pensées et nos amours sont multiples et changeants, ils ne sont pas notre être, alors qu’en Dieu ils subsistent : ils sont des Personnes. Dieu, par un acte unique de pensée, parfaitement immanent, comprend son essence et toutes choses. Par un seul vouloir, parfaitement immanent, Dieu aime sa bonté et tout ce qu’il veut. Le Verbe procède comme la conception de cette pensée, l’Esprit Saint procède comme le terme mystérieux par lequel ce qui est aimé est dans celui qui aime comme un sceau et un poids[2].

 

B.     La Trinité est la source des mystères[3].

          La Théologie – le mystère de Dieu en lui-même – rayonne sur l’Economie – l’ensemble ordonné des œuvres par lesquelles Dieu se révèle et se communique. Parfaitement égales, les trois Personnes divines opèrent ensemble toutes leurs œuvres, mais chacune opère selon sa propriété personnelle. Les processions des Personnes en Dieu, n’hésite pas à dire le plus grand des théologiens, sont « la raison et la cause de la distinction et de la multiplication des créatures » (Saint Thomas). S’il y a des êtres divers, s’ils sont comme ceci ou comme cela, s’ils ont tels rapports entre eux, cela a pour explication leur modèle et leur Source, qui est trinitaire.

          La Trinité est « un seul principe des créatures » (Concile de Florence), mais on attribue à chaque Personne dans la création ce qui répond à sa propriété dans les processions trinitaires : – la Toute-Puissance au Père, « de qui sont toutes choses », – la Sagesse au Fils, « par qui sont toutes choses », – la Bonté au Saint-Esprit vivificateur, « en qui sont toutes choses » (1 Co 8, 6), comme le dit saint Paul dans l’épître que nous venons d’entendre chanter.

          Le Credo est construit sur une structure trinitaire[4]. Après le Père tout-puissant, il évoque les missions divines réalisées : dans l’Incarnation du Verbe ; et dans le don du Saint-Esprit, qui assiste l’Eglise et vivifie l’ordre sacramentel. Nous sommes baptisés au nom de la Trinité, nous offrons à la Messe le sacrifice du Christ à la Trinité (prières de l’offertoire)[5], selon l’ordre correspondant aux missions : au Père, par le Fils, dans l’Esprit. Et notre vie spirituelle remonte ce courant : dans l’Esprit, par le Fils, vers le Père. Il faut que nous soyons touchés par l’Amour du Saint-Esprit, pour pouvoir contempler le mystère du Christ, et ce dernier nous attire alors dans le secret de la Source qui est le Père.

          Par les missions, nous sommes conduits à découvrir l’être intime de Dieu, et la connaissance de cet être illumine toutes ses œuvres. Les deux articles fondamentaux de la foi, nous dit l’Aquinate, sont : celui de la Trinité, dont la vision nous rendra bienheureux ; et celui du Verbe incarné qui nous y conduit, par le don de l’Esprit. C’est donc bien la mission des personnes divines qui nous conduit à la béatitude[6].

C.     La Trinité est notre fin.

          Si nous n’avons pas « contristé l’Esprit saint de Dieu » (Ep 4, 30) par le péché, si nous sommes en état de grâce, alors le soleil de la Trinité habite en nos âmes. Mais ce Soleil voile sa splendeur dans la nuit de la foi[7]. Cependant, nous sommes appelés à le voir au Ciel face à face ! L’accomplissement de la vie du chrétien, c’est de contempler le mystère des mystères, le visage de celui qui a amené l’Univers du non-être à l’être[8]. C’est comprendre en lui le tout de chaque chose et du monde ; l’histoire des peuples, la destinée des anges et des hommes, enfin notre propre mystère. Ce n’est pas une évasion, mais la vision de tout le Réel.

          C’est au Ciel que je me verrai vraiment tel que je suis. « Je super-connaîtrai comme je suis super-connu » (1 Co 13, 12) dit saint Paul. Je me verrai pour la première fois « à l’endroit », comme terme d’un acte créateur amoureux de Dieu, et je comprendrai que j’ai été aimé de façon singulière… et que je « valais la peine », ce qui est une consolation dans les moments de doute.

          L’accomplissement de la vie du chrétien, c’est voir la fécondité infinie de l’Essence s’épanouir en une ineffable génération de connaissance, et connaître ainsi tout le secret du Père dans son Verbe. C’est admirer le flux vivant qui jaillit de la Bonté (ce fleuve qui sort du Trône de Dieu dont parle l’Apocalypse) dans l’éternel présent, ressentir intimement l’onction de l’Esprit d’amour qui procède, tel un mutuel baiser, du Père et du Fils, et aimer ainsi par l’Amour même de Dieu : connaître Dieu et toutes choses par le Verbe ; et aimer Dieu et toutes choses par l’Esprit.

          La vie éternelle est l’espace de notre rencontre personnelle avec la Trinité. Nous entrerons, dit saint Jean de la Croix, dans les relations trinitaires, nous serons pris dans la génération du Verbe et dans la spiration de l’Esprit. Nous participerons aux relations des Personnes divines et serons associés à leur “je” et à leur “tu”. « Voici l’éternelle intimité divine du “je” et du “toi”. L’espace qui naît de cette rencontre, son intériorité, son silence et sa plénitude, c’est la véritable éternité » (Romano Guardini).

          La vie éternelle, c’est s’émouvoir sans lassitude de la merveille d’un Verbe toujours naissant, qui ne quitte pas le sein du Père (Jn 1, 8) ; d’un Esprit toujours jaillissant, qui ne s’éloigne pas de sa Source, et fait retour en criant : « Abba, Père ! » (Rm 8, 15). Vivre ainsi au plus profond de notre propre mystère spirituel, en notre corps ressuscité et spiritualisé, le repos infiniment paisible des Trois au sein de l’unique Essence, n’est-ce pas là la communion dans la distinction à laquelle nous aspirons sans pouvoir la réaliser complètement ici-bas ?[9] « Je n’ai pas commencé à penser à l’Unité que la Trinité me baigne de sa splendeur. Je n’ai pas commencé à penser à la Trinité que l’Unité me ressaisit » (Saint Grégoire de Naziance).

          Se fondre dans l’abîme de Dieu sans être détruit par le poids de la gloire : voilà notre fin, qui suppose la seconde naissance de la résurrection[10]. La « vie dans le Christ » (Nicolas Cabasilas), inaugurée au baptême, nous configure d’abord à sa Croix dans le temps, puis nous enfante à son immortalité dans la possession du Royaume préparé par son Père avant la création du monde pour ceux qu’il aime.

     Ne laissons pas seule la Trinité qui a fait de notre âme « son ciel et sa demeure aimée ». Comme Elisabeth de la Trinité, veillons avec elle, « tout éveillés en notre foi, tout adorants, tout livrés à son action créatrice ». Ecoutons avec saint Ignace d’Antioche, l’appel intérieur de la Source ouverte par le baptême, « l’eau vive qui murmure et qui dit au-dedans de nous : viens vers le Père » (Epître aux Romains, 7, 2).

 

Fr. L.-M. de Blignières

 

[1] Rien en dessous de l’esprit angélique ou humain, la plus haute des réalités créées, n’est proprement une image de la Trinité, si noble que soit cette réalité. Ainsi la famille est un noble vestige de la Trinité, non son image.

[2] Lorsque l’on aime quelqu’un, il y a en nous comme un poids qui nous entraîne vers lui.

[3] « Dans leurs sermons et leurs conférences, ils présenteront le mystère premier, qui est le principe des autres, celui de la Sainte Trinité, de même que le mystère du Christ, ainsi que le rôle de la bienheureuse Vierge Marie dans le plan du salut » (Constitutions FSVF, n° 78 § II).

[4] Il semble que ce soit aussi le cas de l’année liturgique. Noël nous révèle le Père en son Fils incarné ; le mystère pascal de la Passion-Résurrection nous révèle la Sagesse qui est le Verbe ; la Pentecôte nous révèle l’Esprit Saint dans sa mission.

[5] Il faut remarquer que, dans la Liturgie byzantine et dans la forme extraordinaire du rite romain, cet aspect important est fortement souligné, alors qu’il est beaucoup moins mis en valeur dans le rite latin réformé après le Concile.

[6] Dans tout l’Office liturgique de la Trinité, la relation à l’action de grâces et à la béatitude est très marquée. O beata Trinitas !

[7] Toute la vie chrétienne est une adhésion dans la nuit, par la vertu théologale de foi, à un Etre que l’on ne voit pas. Elle ne s’accompagne pas nécessairement de sentiments !

[8] Dans l’anaphore de la messe byzantine, cette vérité émouvante que la Trinité est le Dieu créateur, qui amène les choses du néant à l’être, est toujours rappelée.

[9] Nous savons bien que la communion conjugale ou amicale ou celle d’une communauté ecclésiale ne sont que « le corps et l’essai » (expression de Charles Péguy pour la cité de la terre par rapport à celle des cieux) de la communion éternelle.

[10] Ceci différencie le Paradis chrétien du nirvâna bouddhiste (où le sujet humain s’évanouit en quelque sorte)  et du paradis décrit par le Coran (ou il reste l’esclave d’Allah).

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