Monseigneur Thuan, messager héroïque de l’évangile du Christ

« Le Cardinal Van Thuan a été la plus importante rencontre de ma vie. Grâce à lui, j’ai entamé un nouveau parcours qui m’a conduit à la foi et suis devenu un citoyen de la justice et du paradis. Deo gratias ». Ce propos de Nguyen Hoang Duc, l’un des geôliers de cet évêque vietnamien qui a payé de plus de treize années d’emprisonnement sa fidélité à sa foi et à sa patrie, illustre son exceptionnel charisme. La vie exemplaire de ce « messager héroïque de l’évangile du Christ » [1] qui est « pour les hommes, dans le monde entier, un témoin de l’espérance » [2] vient de faire l’objet d’une « excellente biographie » [3] par Anne Bernet.

Première des interventions de la providence qui ont marqué la vie de Mgr Thuan, il est le petit-fils d’un homme, Kha, qui n’aurait jamais dû avoir d’enfant… puisqu’il se destinait à la prêtrise. Mais le massacre des catholiques de Dai Phong à l’été 1885 par les milices de l’empereur Ham Ghi, avait opposé à ce désir un obstacle inattendu. Le supérieur du grand séminaire malais des Missions Étrangères de Paris (MEP) où Kha étudiait lui avait en effet dit que son devoir était de quitter le séminaire et de se marier pour perpétuer la lignée anéantie des Ngo Dinh. L’un des enfants de Kha, Diem, fut président du Sud Vietnam de 1954 à 1963, et l’un de ses petits-enfants, Thuan, devint le prêtre qu’il aurait voulu être.

Dès treize ans, le jeune Thuan sentit qu’il était appelé au service de Dieu. Après deux expériences peu concluantes dans un couvent bénédictin, il opta pour le clergé séculier et fut ordonné prêtre par Mgr Urrutia, des MEP, ancien directeur du petit séminaire où il avait étudié. Mgr Urrutia continua à s’occuper de sa formation et, après deux postes de vicaire en paroisse, l’envoya à Rome d’où il revint docteur en droit canonique. Contrairement aux vœux de Thuan qui espérait être nommé recteur du grand centre marial du Vietnam, Notre-Dame de La Vang, Mgr Urrutia le nomma au petit séminaire dont il devint vite le directeur ; il lui avait en effet dit : « Je ne vous ai pas envoyé à Rome pour rien. L’Église du Vietnam a besoin de nouveaux chefs. Ne laissez pas une fausse modestie égarer votre jugement ». De fait, le 13 avril 1967, quatre jours avant ses 39 ans et quatre ans après l’assassinat de son oncle Diem, il devient le plus jeune évêque du Vietnam, à Nhatrang.

Son zèle apostolique y fait merveille. Sur le plan spirituel, il lance « la croisade des vocations » pour accroître le nombre des grands séminaristes (en 8 ans ils passent de 42 à 147) et, par ses lettres pastorales dont Anne Bernet cite de larges extraits, il oriente et vivifie la foi de ses fidèles. Sur le plan caritatif, il soutient les plus pauvres et accueille les réfugiés fuyant l’avancée communiste, que lui envoie son ami des MEP, Mgr Seitz, évêque de Kontum. Revenu en France, celui-ci publiera un livre déchirant sur la dictature communiste et l’aveuglement de l’Occident, Le temps des chiens muets [4]. Thuan veut aussi former doctrinalement ses fidèles pour qu’ils exercent leur rôle dans la société et les organise pour cela en conseils paroissiaux ; il entend également les préparer à faire face à la menace communiste de plus en plus pressante. Cette préparation vaut aussi pour lui, tant à travers ses longs échanges avec l’évêque de Cracovie, Karol Wojtyla, qu’il a connu à Rome, que par ses lectures et ses entretiens en France avec les meilleurs spécialistes du marxisme, en particulier Jean Ousset, le fondateur de La Cité catholique. En conclusion de son voyage en France en septembre 1974, il dit aux amis qui l’accueillaient : « Je serai martyr de ma foi. C’est le rôle normal d’un évêque » (p. 267). Ni eux ni lui ne savaient que sa prédiction était si près de se concrétiser.

Nommé par Paul VI évêque coadjuteur de Saigon quelques jours après que les communistes s’en sont emparé, le 30 avril 1975, il est en effet arrêté le 15 août, en la fête de l’Assomption de la Vierge. « En union avec le Christ crucifié et sous la protection maternelle de la Vierge Marie », comme le dit la prière consacrée à Mgr Thuan, il connaît « l’expérience douloureuse de la prison », parfois dans des conditions effroyables qui faillirent lui faire perdre la raison et même la vie. Le 21 novembre 1988, il est libéré, sans qu’il ait été jugé ni que rien n’ait été retenu contre lui, mais il est contraint à l’exil. Le gouvernement vietnamien jugeant trop dangereuse la présence de ce martyr de la foi, neveu de surcroît de l’ancien président Diem, refusait qu’il puisse prendre ses fonctions d’évêque de Saigon, ou même d’Hanoï comme cela avait été envisagé dans les négociations menées par le Vatican. L’échec de celles-ci conduit Jean-Paul II à le nommer vice-président du conseil Justice et Paix, auprès du cardinal Etchegarray. Mgr Thuan succède à ce dernier le 24 juin 1998 et il est chargé de coordonner la rédaction du Compendium de la doctrine sociale de l’Église.

De Rome, où il réside depuis sa libération, il est appelé sur tous les continents pour témoigner, prêcher des retraites, affermir la foi des laïcs. Au cours de l’une de ses venues en France, à l’invitation de la Communauté des Béatitudes, deux évêques le jugèrent persona non grata dans leur diocèse, provoquant la « sainte colère » du cardinal Lustiger qui écrivit au catholique vietnamien qui l’avait alerté une lettre d’excuse qui se terminait ainsi : « Au nom de nos frères dans l’épiscopat, je demande pardon à Mgr Thuan »… qu’il invita à célébrer la messe et à prêcher à Notre Dame.

En décembre 1999, c’est Jean-Paul II qui lui demande de prêcher pour la Curie la retraite de Carême et le Jubilé de l’an 2000. Ses méditations sont publiées sous le titre Témoins de l’espérance [5] avec une préface du Saint-Père adressant à leur auteur ses « remerciements les plus cordiaux pour le témoignage de foi que vous nous avez exprimé avec vigueur à travers vos méditations… Par votre parole fraternelle et stimulante, vous nous avez entraînés sur les chemins de l’espérance ».

Un peu plus d’un an après qu’il l’eut créé cardinal, le 21 février 2001, Jean-Paul II présidait ses obsèques en la basilique Saint-Pierre, le 20 septembre 2002… en présence de représentants du gouvernement vietnamien !

par Jean-Marie Schmitz

Lisez toute la recension dans le numéro 147 de notre revue Sedes Sapientiae

[1] Jean-Paul II, le 20 septembre 2002, lors des obsèques du cardinal Thuan.

[2] Benoît XVI, encyclique Spe salvi, n° 32.

[3] J.-M. Guénois, Le Figaro du 31 décembre 2018.

[4] Flammarion, 1977.

[5] Nouvelle cité, 2003.

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