[Dimanche de la Résurrection] La lumière luit dans les ténèbres

Le Christ, vraie lumière

            « En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes ».

            Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

            Une croix a lui au milieu des ténèbres. Et cette croix lumineuse a frappé d’autant plus les esprits que les ténèbres environnantes recouvraient les décombres d’une cathédrale dévastée par le feu. La photographie qui a immortalisé cette scène, et qui a été prise quelques heures seulement après l’incendie de Notre-Dame de Paris, n’a pas laissé les gens indifférents. En effet, elle a rappelé brutalement que, si la croix est lumineuse, elle brille de la lumière du Christ. Hier soir, dans la cérémonie de la Vigile Pascale, nous avons aussi vu luire une lumière dans la nuit, celle du cierge pascal, lumière chantée magnifiquement par l’Exultet. Pâques est la fête de la lumière du Christ, de la lumière qui est le Christ ressuscité. Lumière de Pâques, révélée par le Suaire de Turin, qui nous a laissé un phénomène incroyable, l’équivalent d’un négatif de photographie, où l’on voit toutes les souffrances du Christ, endurées lors de sa passion. Pâques est la fête de la lumière, car le Christ est la vraie lumière. « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point saisie. » Mais qu’est-ce que la lumière ? Est-ce seulement un phénomène physique qu’on dénomme en science « onde électromagnétique » ? Plus profondément, c’est un principe de manifestation. Ainsi, nous voyons les choses visibles parce que la lumière les manifeste à nos yeux. La découverte des infrarouges et des ultraviolets a permis de connaître l’existence de choses jusqu’ici inconnues, mais désormais visibles par la lumière infrarouge ou ultraviolette. De même, notre intelligence a besoin de lumière pour saisir une vérité. En effet, notre intelligence, étant faite pour le vrai, a besoin de lumière – lumière intellectuelle – pour voir le vrai en elle, car la lumière manifeste, révèle le vrai à notre intelligence. Alors en quoi le Christ est-il lumière ? Tout d’abord, en accomplissant les Écritures, le Christ devient la clé de compréhension de toutes les Écritures : il est lumière des Écritures. Selon la prophétie de Siméon, le Christ est aussi lumière des nations, il est la lumière de toute l’histoire de l’humanité. Enfin, comme nous dit saint Jean dans son beau Prologue, que le prêtre redira à la fin de la messe, le Christ est la vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans le monde.

            Tout d’abord, le Christ est lumière des Écritures. En effet, le Christ est celui qui donne le sens des Écritures, car sans lui les Écritures sont incompréhensibles. C’est d’autant plus visible que le Christ cherche à coller aux prophéties qui l’annoncent. Nous sommes étonnés que des prophéties prononcées ou écrites plusieurs centaines d’années avant le Christ aient été si bien réalisées par lui : c’est l’accomplissement des Écritures. Prenez ainsi le psaume 21, que le Christ fait sien sur la croix par la parole : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », qui est le premier verset du psaume. Dans ce psaume, par maints détails, est décrite la crucifixion du Christ, alors que ce supplice était inconnu du psalmiste : mains transpercées, hochement de tête de la part de ceux qui le raillent, partage des vêtements, tirage au sort de la tunique sans couture, etc. Ainsi beaucoup de textes scripturaires prennent un sens pour nous, lorsque nous comprenons que le texte parle du Christ. C’est le cas des quatre chants du serviteur de Yahvé dans Isaïe, où ce serviteur apparaît à la fois comme un être souffrant et comme un roi. Lorsque nous lisons ces textes en pensant au Christ, nous saisissons que ces textes nous font entrer en profondeur dans le mystère de l’Homme-Dieu, et alimentent notre méditation sur les mystères de l’Incarnation et de la Rédemption.

            Mais le Christ n’est pas seulement la lumière qui nous fait accéder à l’intelligence des Écritures. Le Christ est aussi la lumière de l’histoire des hommes, car l’histoire des hommes est l’histoire d’un salut, du salut apporté par l’Homme-Dieu, le Dieu qui s’est chair pour nous sauver. Rappelez-vous la devise des chartreux : « Stat crux dum volvitur orbis, la Croix demeure tandis que le monde tourne ». Et le Christ n’explique pas seulement notre civilisation chrétienne, l’histoire des peuples devenus chrétiens, mais aussi le fait que l’expansion de la civilisation occidentale a profondément marqué tous les peuples qui ont été à son contact. Même notre monde, qui tourne le dos au Christ, reste profondément marqué par le Christ : par exemple par l’idée que l’histoire a un commencement et une fin et n’est pas cyclique ; ou par la mise en avant de l’égalité de l’homme et de la femme en droit et devant le salut et la vie éternelle, et aussi le fait que l’homme et la femme ont chacun une vocation spécifique et différente. Sans le Christ, beaucoup de choses seraient incompréhensibles dans ce nouveau monde sécularisé. Tant de bienfaits ont été apportés par le christianisme, et donc ultimement sont dus au Christ. Ainsi, la distinction entre temporel et spirituel a été saisie le plus justement au sein des pays catholiques. Les notions de « personne » et de « Dieu créateur », que peut atteindre la raison, ont été élaborées en raison de l’approfondissement théologique de Dieu à partir des Écritures. Et maintenant, ces conquêtes de la raison commencent à être perdues de vue, en raison de l’avancée de la barbarie, et en proportion du recul du christianisme. Par ailleurs, ce n’est pas un hasard si la science moderne est née en pays catholique. À côté de tous ces bienfaits, d’autres choses moins bonnes ne se comprennent que dans un contexte chrétien ou postchrétien, et non pas simplement païen : comme certains courants philosophiques ou politiques. Ainsi la philosophie moderne a pris son essor en milieu protestant ; de même des idéologies comme le communisme sont des idées chrétiennes devenues folles. En fait, on imagine peu ou difficilement notre monde sans le Christ, en raison de sa marque prégnante dans tant d’aspects de notre vie.

            Enfin, le Christ est la lumière, la vraie, celle qui éclaire tout homme, venant dans le monde. Le Christ par sa lumière nous dévoile la part d’ombre qui est en nous, celle qui ne peut être mise en lumière. Il nous révèle notre faiblesse et notre incapacité de faire le bien sans lui, c’est-à-dire sans être enfants de Dieu. Le livre des Dialogues, qui sont des révélations de notre Seigneur à sainte Catherine de Sienne, ne nous enseigne pas autre chose. Il y a comme un leitmotiv qui revient souvent dans ce livre : « connaître Dieu en soi-même, se connaître en Dieu ». Le Christ est aussi la clé de notre histoire personnelle. En effet, rien n’arrive par hasard et tout est œuvre de la Providence. Nous le comprenons lorsque nous prenons conscience que le Christ prend soin personnellement de nous, à travers les événements et par l’intermédiaire des autres : par exemple telle rencontre providentielle a été pour moi décisive dans l’orientation de ma vie ou dans ma conversion personnelle. Je vois ainsi que le Christ est celui qui éclaire toute ma vie. Hier soir, lors de la bénédiction du cierge pascal, nous avons entendu que le Christ est « alpha et oméga », c’est-à-dire principe et fin. Il est l’alpha et l’oméga, pas seulement de l’univers ou de l’histoire de l’humanité, mais il est aussi alpha et oméga de ma vie personnelle.

Alors pour bien vivre de cette vérité que le Christ est la lumière des Écritures, de l’histoire de l’humanité et de chaque homme, rappelons-nous le très beau texte de saint Jean : « Celui-ci était la lumière, la vraie, celle qui éclaire tout homme, venant dans le monde. Il était dans le monde, et le monde par lui a été fait, et le monde ne l’a pas connu. Il vint chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais quant à tous ceux qui l’ont reçu, Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, qui non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu sont nés. »

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

Père Ambroise-Marie Pellaumail