Sermon pour une première messe

Homélie prononcée par le R. P. Louis-Marie de Blignières à l’occasion

de la Première Messe du père Antoine-Marie (Nicolas) de Araujo

en l’église conventuelle du Couvent Saint-Thomas-d’Aquin le 24 février 2019

 

 

Monseigneur,

Cher père Antoine-Marie, chers parents, chers amis,

La première chose qu’il faut dire dans une messe de prémices, c’est : « Merci ». Notre gratitude va donc à Mgr François Bacqué, nonce apostolique, archevêque de Gradisca, qui nous a fait l’honneur et l’amitié d’ordonner hier, en cette église, le père Antoine-Marie. Notre reconnaissance va à tous les pères et prêtres qui ont marqué l’itinéraire de Nicolas de Araujo, pour l’accompagner jusqu’au sacerdoce, en particulier dom Pascal André, de la Communauté Saint-Martin, Messieurs les abbés Lucien et Baumann, ses principaux professeurs de théologie ; les pères de la communauté, spécialement le père Maître des novices et le père Maître des étudiants, qui ont formé le père Antoine ; enfin, ses amis qui l’ont accompagné et ses parents qui ont donné généreusement leur enfant à l’Église.

Au nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit.

Mes chers frères, lorsqu’on assiste à une première messe, le sentiment dominant, c’est la joie. Si on veut réfléchir à la nature de cette joie, on s’aperçoit que, lorsque l’Église consacre un prêtre, elle nous donne un signe qui renvoie à quelque chose qui le dépasse ; et, en même temps, le prêtre est quelqu’un de proche, c’est une réalité qui nous concerne intimement. C’est donc quelque chose de très enthousiasmant que le sacerdoce, parce que le prêtre sort des rangs des hommes – nous connaissons ses qualités, et aussi ses défauts –, mais il est le signe d’une réalité qui le dépasse et dont nous avons besoin. Le prêtre est signe de l’élection, il est signe de l’alliance, il est signe de la miséricorde.

Le prêtre est le signe de l’élection, parce qu’il ne se fait pas lui-même : « Qui es-tu, prêtre ? – disait saint Norbert –, tu n’es pas par toi-même ». Tu ne t’es pas donné le sacerdoce, mais tu as été tiré de rien. Lorsque le Christ, par un choix tout à fait libre de son cœur angoissé du salut des âmes, appelle quelqu’un au ministère sacerdotal, il donne un signe à chacun d’entre nous. Le prêtre appelé par le Christ est en effet la réalisation, à un degré spécial, de l’élection que Dieu a bien voulu faire de chacun de nous, lorsqu’il nous a appelés à l’existence, lorsqu’il a bien voulu nous conférer la grâce du baptême et nous faire entrer dans la sainte Église catholique.

Il est bon d’intérioriser cela à l’occasion de la montée à l’autel d’un jeune prêtre. C’est quelque chose de bouleversant, parce que c’est Dieu qui nous choisit. Spécialement dans le sacerdoce, c’est vraiment le choix confondant de la libéralité divine, qui est représenté, de façon profondément artistique par le tableau du Caravage, à Saint-Louis des Français à Rome, où le Christ pointe son doigt sur un jeune homme assis à la table des changeurs, qui allait s’appeler Matthieu. On voit bien, avec le jeu du clair-obscur, que finalement la lumière est sur la face du Christ et sur celle de Matthieu, tout étonné, qui a l’air de dire : « Pourquoi moi ? » C’est une attitude de surprise tout à fait fondatrice, tellement profonde que, dans notre vie quotidienne, nous n’y pensons pas assez : « J’ai été choisi pour exister et pour être enfant de Dieu ! » Une sainte messe, célébrée par un jeune prêtre pour la première fois, est l’occasion de revenir sur les bienfaits confondants de Dieu, qui « nous a amenés du néant à l’existence » – comme dit la liturgie byzantine – « et qui, après que nous sommes tombés, ne cesse de tout faire pour nous appeler au ciel ». Donc, voilà le premier aspect du mystère du sacerdoce : « Qui es-tu, prêtre ? – Tu n’es pas par toi-même, tu es tiré de rien ». Le prêtre est le signe de l’élection gratuite que Dieu fait de chacun de nous dans son amour.

« Qui es-tu, prêtre ? – continue saint Norbert, tu n’es pas tourné vers toi, mais tu es tourné vers Dieu comme le médiateur des hommes ». Le prêtre est tiré d’entre les hommes, dit l’auteur de l’épître aux Hébreux, mais il est choisi comme ministre, comme instrument du Christ, pour établir une médiation et un rapport. Le prêtre nous renvoie à quelque chose de beaucoup plus grand que nous. C’est spécialement dans la sainte messe que culmine sa vocation, puisqu’à cet instant-là, au moment où il rend présent le sacrifice du Christ, de façon non sanglante, mystique et sacramentelle, le monde prend son sens, et toute notre vie aussi dans la Croix du Christ. Le prêtre est l’homme de Dieu, parce qu’il est le signe de l’élection gratuite de Dieu, mais le prêtre est aussi l’homme de la Croix, qu’il va la rendre présente sacramentellement en célébrant la sainte messe. Certainement c’est la Croix glorieuse, parce que le Christ est ressuscité, mais enfin, c’est la Croix, par laquelle le Christ est passé pour nous attirer dans notre demeure éternelle, dans la vision béatifique, en respectant, évidemment, le mystère insondable de notre liberté.

Si notre première impression, ou la première facette de notre joie, lorsque nous méditons sur le mystère du sacerdoce, est que le prêtre est témoin de l’élection, la deuxième facette, c’est qu’il est témoin de l’alliance. Le bienheureux Henri Suso a écrit une belle élévation. Il s’y représente au moment où il chante, au début de la préface, le sursum corda, comme s’il faisait monter toute la création, avec ses mains, vers Dieu : il présente l’histoire des hommes, l’histoire de chacun de nous, nos fautes, nos péchés, à la miséricorde de Dieu. Et il donne un sens à l’histoire, en faisant monter le temps vers l’éternité de Dieu. Il y a là quelque chose d’extrêmement émouvant. L’expérience des années de sacerdoce rappelle à chacun des prêtres – et à chacun des fidèles qui offre avec lui – que c’est dans le saint sacrifice, dans la divine liturgie de l’eucharistie, qui précisément s’appelle l’action de grâce, que nous réalisons profondément ce caractère d’être témoin de l’alliance. Dieu ne nous a pas laissés comme abandonnés, comme jetés sur la plage du temps – ainsi que certains philosophes modernes le répètent à satiété – dans une sorte de mouvement absurde qui n’aurait pas de terme, mais il nous appelle, par la Croix du Christ, vers l’éternité glorieuse. Dans la messe, où le Christ glorieux se trouve sous les saintes espèces pour y réaliser à nouveau mystiquement le sacrifice de la Croix, tout cela prend un sens. Le prêtre porte sur lui le monde entier lorsqu’il chante le sursum corda, avant de transsubstantier les éléments du pain et du vin dans le Corps immaculé et le Sang précieux de notre Seigneur Jésus-Christ.

C’est pourquoi c’est un grand merci dans le cœur du prêtre. Dans ce cœur, il y a beaucoup de sentiments : il y a d’abord l’étonnement d’avoir été choisi, parce qu’on est témoin de l’élection ; et puis il y a l’action de grâce permanente, parce qu’on est témoin de l’alliance, et que l’on peut dire à Dieu le merci le plus puissant qui soit, à savoir la très sainte messe, et dire ce merci avec et pour les autres hommes.

Troisième aspect : le prêtre, témoin de l’élection et témoin de l’alliance, est aussi témoin de la miséricorde. C’est un aspect très touchant et plein de joie. Peut-être d’une joie plus grave, plus dramatique, parce que c’est là où l’on touche le plus au secret de chaque cœur, de chaque âme. Si, dans le saint sacrifice de la messe, le prêtre fait descendre les grâces sacramentelles dans l’immense action de grâce qui a été celle du Cœur de Jésus sur la Croix et dans son passage vers la résurrection, dans la prédication et dans les autres sacrements, le prêtre est le témoin de la miséricorde. Il est celui qui est conformé sacramentellement au Christ, et qui a de ce fait – comme c’est manifeste en notre bienheureux père saint Dominique – une grâce spéciale pour aller toucher l’âme et le cœur de chacun là où il est blessé. Il a une grâce pour faire descendre dans cette âme, dans ce cœur, la vérité de Dieu – par la parole de l’évangile et par la doctrine de la tradition catholique ; et la grâce qui soigne et qui élève – par les sacrements qui configurent chacune des âmes baptisées et confirmées au Christ. Dans cet aspect du ministère, il y a aussi énormément de joie. Il est certain que, si un prêtre se remémore les années qui le séparent de l’instant où l’évêque lui a imposé les mains, la messe reste un souvenir extrêmement fort – plus qu’un souvenir, puisqu’elle est quotidiennement présente comme l’axe de sa vie. Mais il y a aussi le sacrement de la pénitence, où il lève la main même du Christ sur un visage qui parfois est rempli de larmes, sur un être qui revient vers Dieu, qui présente sa misère à Dieu. Là, le prêtre est vraiment témoin de ce qu’a été le Christ pour la Samaritaine : « Si tu savais le don de Dieu, tu me demanderais une eau qui jaillit vers la Vie éternelle » (Jn 4, 10-15). Il a vraiment le sentiment de toucher, par sa grâce sacerdotale, le plus intime du mystère de chaque âme. Saint Norbert, qui nous a dit : « Le prêtre n’est pas tourné vers lui, parce qu’il est tourné vers Dieu comme médiateur », ajoute : « Prêtre, qui es-tu ? Tu ne t’appartiens pas, tu n’es pas pour toi, parce que tu es le serviteur (et même l’esclave, dans le texte latin), le serviteur de tous ». Donc, si le prêtre est l’homme de Dieu, parce qu’il représente d’une façon tout à fait éminente la libéralité de Dieu qui nous appelle, s’il est l’homme de la Croix, de la Croix glorieuse, qu’il rend présente dans la sainte messe, il est aussi l’homme des hommes, il est l’homme de tous. Il y a une expérience que tous ceux qui exercent le sacerdoce font à un degré ou à un autre, c’est que le sacerdoce donne une liberté complète pour être véritablement le serviteur de tous. Que ce soit une personne qui vous parle dans le métro, quelqu’un que vous rencontrez dans la rue, un auditoire, quelqu’un qui est au confessionnal, un chrétien, un non-chrétien, n’importe qui : vous êtes prêtre, vous êtes l’homme de tous, vous êtes l’homme de l’Église et vous êtes là pour faire descendre sur son cœur la miséricorde de Dieu. Vous êtes témoin de cette miséricorde et de ce pardon, témoin de la noblesse de Dieu, dont notre monde déboussolé et vulgaire, rempli d’avidité, un monde de course à la concupiscence, à la violence, à la brutalité… dont notre monde a un besoin si urgent pour être sauvé.

Aujourd’hui, notre cœur est dans la joie parce qu’un nouveau prêtre est donné à l’Église et à la Fraternité : pour faire monter le grand sacrifice du Christ qui durera jusqu’à son retour dans la parousie ; pour faire descendre, par la parole de Dieu et les autres sacrements, les effets de la sainte messe sur le cœur de ceux qui veulent bien les recevoir ; et enfin, pour être, dans sa présence auprès des hommes, le serviteur de tous et par conséquent un signe d’espérance. Même si le prêtre a des défauts (comme vous le savez très bien), il y a en lui un mystère toujours renouvelé ; du fait de sa configuration au Christ, le prêtre est vraiment un mystère qui nous donne l’espérance que le Christ est toujours parmi nous jusqu’à son retour de gloire.

En accompagnant le père Antoine-Marie dans cette première messe solennelle, nous faisons monter dans notre cœur un immense merci à Dieu ; nous espérons que ces paroles de saint Norbert se graveront dans son cœur et qu’il sera bien, pour tous ceux que Dieu mettra sur son chemin sacerdotal : le signe de l’élection, le signe de l’alliance et le signe de la miséricorde.

 

Fr. Louis-Marie de Blignières