Pâques : une lumière et une émotion

Si vous me demandez ce que signifie Pâques pour moi, je réponds en m’appuyant sur mon expérience d’ancien agnostique. La Grande Semaine qui conduit à Pâques, c’est le moment de mon retour à la foi de mon baptême. Après cinq ans de recherche, une enquête sur les diverses religions me mène à la crédibilité du christianisme. Et, parmi les chants grégoriens d’une Abbaye vouée à Notre-Dame, après une retraite rythmée par les Offices de la Semaine Sainte, la grâce me conduit au parvis du mystère. Un mystère de beauté spirituelle : celui d’une mort qui détruit la mort et l’absurde, et d’une résurrection de gloire qui donne un sens total à la vie. Chaque fois que l’année liturgique ramène la fête de la Résurrection, en mon cœur sourd une lumière et s’éveille une émotion.

Cette lumière, c’est celle de la certitude. Parce que la résurrection de Jésus de Nazareth est un fait historique, selon les normes objectives du témoignage. Si j’ouvre les évangiles, je vois que c’est un fait programmé. Jésus, au scandale de ses disciples qui attendent comme beaucoup de juifs de l’époque un messie glorieux, annonce plusieurs fois sa mort ignominieuse et sa résurrection.

C’est un fait attesté. Le tombeau vide, malgré les gardes, les sceaux du Sanhédrin, l’impureté légale contractée par ceux qui touchent les cadavres et la récente loi impériale qui condamne à mort les violateurs de sépulture. Le linceul et les bandelettes affaissés sur eux-mêmes, avec le soudarium qui a couvert la face du crucifié faisant étrangement saillie à la place de la tête. Puis, durant quarante jours, une impressionnante série d’apparitions à de nombreux assistants (jusqu’à cinq cents !), dont certains peuvent encore témoigner lorsque les récits sont consignés par écrit par Paul. L’incrédulité tenace des disciples, qui ne cède qu’à l’évidence du contact physique. Tout le contraire de l’hallucination collective !

C’est un fait fondateur. Le changement radical des Apôtres démoralisés par la Passion, qui passent de l’abattement à l’éloquence persuasive, ne peut s’expliquer que par le plus expressif des miracles. La résurrection confirme toute la vérité de la prédication de Jésus. Comment ces douze juifs observants auraient-ils pu prêcher   jusqu’au martyre   un message qui met un terme, non au décalogue, mais aux observances de la loi de Moïse, s’ils n’avaient eu la preuve indubitable que Jésus était le Messie prédit par les Prophètes ? Comment, sans cela, aurait-il joui de cet ascendant miraculeux qui convainc des milliers de leurs contemporains, juifs et païens, grossiers ou cultivés, religieux ou sceptiques ? Un dogme mystérieux et une morale difficile, prêchés par d’obscurs galiléens, se répandent en quelques décennies dans tout l’Empire et au-delà. La résurrection a fondé le christianisme.

Cette émotion, c’est celle du mystère. Le mystère de l’amour le plus total que l’on puisse rêver, avec ce côté fascinant de tragédie et de poésie qui va toujours avec l’amour. Est-ce que l’existence humaine n’a pas quelque chose de tragique, à cause de la banalité, de la souffrance et de la mort ? Est-ce qu’elle vaut la peine d’être vécue si l’harmonie, l’amour en plénitude, et la beauté ne sont que des rêves ? Eh bien, la résurrection du Christ me donne cela, comme une présence qui change tout, comme la réalité de la poésie elle-même. Elle me fait toucher du doigt que la passion de Jésus de Nazareth est au fond la seule beauté accessible à l’homme souffrant. Là, l’amour n’est pas un mythe, il est le fond de tout. « Sang sur la neige. Un innocent qui souffre répand sur le mal la lumière du salut. Il est l’image visible du Dieu innocent. C’est pourquoi un Dieu qui aime l’homme, un homme qui aime Dieu, doivent souffrir » (Simone Weil, La pesanteur et la grâce).

La résurrection, qui fait du corps d’un homme le lieu de la gloire de Dieu et fait passer le Serviteur souffrant qui porte mes blessures dans la liberté du Royaume, c’est le mystère où tout est réconcilié. C’est la signature de Dieu au bas de cet évangile qui sauve par l’humilité de la croix, et qui fait de celui qui le reçoit un être vraiment solidaire du drame du monde. C’est la voix du Père qui déclare que ce pendu condamné comme séditieux et blasphémateur est la Porte de l’Être et de la Vie : « Lorsque vous aurez exalté le Fils de l’homme, vous saurez que Je Suis » (Jn 8, 28).

La résurrection du Christ, « premier-né d’entre les morts » (Col 1, 18) ouvre la voie de la Vie et de la Joie même à nos corps de misère (Ph 3, 21), et par eux, à tout l’univers (Rm 8, 21). Elle fait entrer dans la Lumière les petits, les obscurs, frères du Christ. Quel défi somptueux pour notre ennuyeuse civilisation matérialiste … et sa culture de mort ! Oui, « le monde n’est ouvert qu’à un endroit : en Jésus-Christ » (Romano Guardini, Le Seigneur) ! Nous serons jugés, au soir de notre vie, sur notre rapport au Corps d’un Ressuscité.

fr. Louis-Marie de Blignières
Prieur

Article orginallement paru sur le site des Valeurs actuelles : https://www.valeursactuelles.com/societe/paques-une-lumiere-et-une-emotion-94267

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