La fin du monde dans une chambre d'hôpital

Il n’y a pas très longtemps, quelqu’un est allé rendre visite à un monsieur qu’il connaissait, qui était gravement malade du cancer. S’étant donc rendu à l’hôpital, le visiteur ouvre la porte de la chambre d’hôpital. Ce qu’il voit de l’autre côté de la porte, ressemble à l’Évangile de ce jour.

 

Nous venons d’entendre que le retour final du Christ sera marqué de phénomènes cosmiques effrayants : le soleil s’obscurcira, et la lune ne donnera plus sa lumière, et les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des cieux seront ébranlées. Le monde que nous connaissons passera.

 

Entré dans la chambre d’hôpital, notre visiteur ne reconnaît pas le malade couché sur le lit. Le cancer l’a rendu méconnaissable. Sa figure est décolorée ; ses chairs ont fondu, il est d’une effrayante maigreur ; ses cheveux sont tombés de sa tête. Il n’a plus de voix. On lui a enlevé l’œsophage rongé par le cancer. Pour parler, il doit appuyer sur un tuyau enfoncé dans sa gorge. Cet homme perd une à une ses fonctions corporelles. Pour lui, c’est la fin du monde.

 

Il en sera de même lors du jugement général, lorsque le Christ reviendra juger les vivants et les morts. L’Univers, la terre et ses éléments, passeront. Face à l’éternité, les biens temporels perdront leur valeur. Les richesses, les salaires, les postes à responsabilités… Les parures, les parfums, les belles chevelures…Les succès, les exploits, les prouesses intellectuelles ou artistiques, les diplômes, les honneurs ; tout ce qui donne de la considération aux yeux du monde, tout ce qui fait que les hommes s’estiment supérieurs aux autres…. Un grand vent de vérité balaiera le décor, mettra bas les masques. On ne pourra plus jouer un rôle.

 

Toutes les consciences se trouveront instantanément mises à nu, aux regards de tous, dans une unique assemblée où seront présents tous les hommes qui auront jamais existé depuis le commencement du monde jusqu’à la fin.

 

Alors apparaîtra le signe du Fils de l’homme dans le ciel… La Croix du Christ ! Le signe que Jésus ne s’est pas esquivé, qu’il est mort sur une croix pour nous sauver. Face à cet amour infini, et gratuit, on verra tomber par terre toutes les fausses excuses invoquées pour ne pas se convertir, pour ne pas écouter la voix du bon Jésus. Toutes les fausses excuses pour ne pas prier, pour ne pas aimer Dieu et son prochain... ; toutes les fausses raisons de se sentir supérieur à son prochain, de ne pas lui pardonner. Tous les « j’ai droit à ceci » et les « j’ai droit à cela » s’écrouleront.

 

On verra ce que c’est que le péché : comme dit le Père Pègues, dominicain, on verra « qu’au fond de tout péché, surtout de tout péché grave, se cache un insupportable orgueil, et qu’au jour du jugement il faudra confesser, dans la pleine lumière du souverain juge qui ne laissera plus rien de caché, les agissements et les menées les plus occultes de cet orgueil secret... »

 

Cette mise à nu tournera à la confusion des méchants. Mais pour les justes, explique saint Thomas, même leurs péchés seront un motif de gloire dans la mesure où ils s’en sont repentis, qu’ils en ont fait pénitence et les ont vaincus.

 

Surtout, les actes bons seront révélés : tous les sacrifices, les actes d’amour et de courage, les efforts, tous les actes de pénitence restés cachés, apparaîtront au grand jour.

 

Les cœurs durs, qui pensent que Dieu est dur, inflexible, tomberont dans le désespoir. Mais ceux qui considèrent Dieu comme leur Père et comptent uniquement sur sa miséricorde, seront remplis de confiance.

 

Il y a de quoi être effrayé par ce dénuement qui attend chacun au jugement général. De même qu’il y a de quoi être effrayé par le dénuement qui pourrait nous attendre à la fin de notre vie. Pourtant, le visiteur dont je vous parlais n’eut pas ce sentiment en revenant de l’hôpital.

 

L’homme malade du cancer, selon les critères du monde, avait raté sa vie. Professionnellement, il n’avait pas réussi. Le domaine familial hérité de ses aïeux avait dû être vendu. Il avait  vu son mariage brisé, puis avait connu des problèmes d’alcool. Et maintenant, à peine arrivé à l’âge de la retraite, son corps tombait en miettes.

 

Pourtant ce monsieur avait réussi sa vie. Le visiteur s’en aperçut parce que, contrairement à d’autres malades, ce monsieur ne parlait pas de ses souffrances. Il pensait aux autres. C’était apaisant de discuter avec lui. D’où lui venait cette paix ?

 

- Dieu lui avait donné la grâce de ne pas lâcher la prière. Il se disait incapable de se concentrer au-delà d’une dizaine de chapelet. Alors un jour la sainte Vierge était venue le chercher au bout d’une dizaine de chapelet. Elle lui avait enseigné à dépendre en tout de Jésus. 

- Il avait reçu la grâce de pardonner. Ce pardon l’avait rempli d’une indicible joie.

Les échecs l’avaient détaché du monde, et de lui-même. Dieu lui avait appris l’humilité. « Nous ne sommes pas supérieurs. » Dès lors, il avait pu apprendre à recevoir toutes sortes de biens de la part des autres et de Dieu. Évidemment, si l’on sait mieux que Dieu et que les autres ce qui est bon pour nous, on ne peut pas recevoir.

- Ainsi détaché de lui-même, dans le détachement final imposé par le cancer, il gardait la joie. Son œsophage était remplacé par un tuyau, mais les paroles qui en sortaient étaient douces comme le miel.

 

Ce monsieur regardait l’avenir. Notre avenir c’est Dieu. Comme il avait confiance en Dieu, il avait confiance en l’avenir. Un avenir proche.

 

C’est le message de l’Évangile de ce jour. Le Seigneur est proche.

 

- Proche dans le temps, car nous mourrons bientôt, et Notre-Seigneur peut revenir à n’importe quel moment.

- Proche physiquement, car la Sainte Trinité est présente en nous, si nous sommes en état de grâce ; et parce que Jésus est présent réellement dans l’Eucharistie, se rapproche tellement de nous qu’il veut être mangé par nous. en ce sens toute messe est déjà la fin du monde. En assistant à la messe, par la sainte communion, nous touchons au but.

- Proche moralement, parce que Jésus a pris notre nature humaine, nos souffrances, il a même payé nos dettes à notre place… et aussi parce qu’il va lui-même nous convertir par pure grâce : il se tient à la porte, et il frappe, il attend seulement que nous acceptions de le recevoir. Jésus toque ; c’est lui qui poussera doucement la porte. Nous n’avons rien à faire – la seule chose que nous ayons à faire, c’est de ne pas bloquer la porte, de ne pas dire non (car si nous disons non, Jésus respectera notre refus).

Sermon pour le 24e dimanche après la Pentecôte, dernier dimanche de l’année liturgique

 

formation, sermonFSVFmort, Antoine