Sermon de la première messe dominicaine après la bénédiction

         Chers amis de la Fraternité,

Hier nous avons eu la grâce de la bénédiction solennelle de notre nouvelle église conventuelle et la célébration d’une messe pontificale. Aujourd’hui nous célébrons, pour la première fois en cette église, la sainte messe au rit solennel de notre tradition dominicaine. Méditons sur la nature particulière de ce lieu voué au culte : « Ce lieu est redoutable / c’est la maison de Dieu / et la porte du ciel. » (cf. Gn 28, 10-18)

 

         Majesté de l’église : « ce lieu est redoutable », car Dieu est saint

En entrant, nous avons été frappés par la majesté du lieu. Les proportions de l’édifice sont inhabituelles. La voûte élève bien haut son galbe harmonieux ; à la fois aérienne par sa courbure qui évoque le ciel et énergique par ses fermes qui équilibrent sa poussée. Tout l’espace de ce lieu est orienté et comme « sacralisé » par une progression physique vers le cœur du mystère. D’abord le porche, où nous accueille l’image du Bon Pasteur ; ensuite la nef des fidèles ; puis le chœur des religieux, dont l’entrée est marquée par la table de communion ornée de motifs eucharistiques ; enfin le sanctuaire, dominé par l’autel et pavé du beau marbre extrait du sol même de l’église.

Lorsque nous avançons corporellement en ce lieu, nos pas résonnent dans le silence d’un espace vierge. Notre église conventuelle est un lieu du saisissement. On se sent petit, on est pris d’une inquiétude sacrée, comme dans l’attente de « quelque chose ». De fait, lors de la Sainte Messe, il se passe « quelque chose ». Au cœur de la Liturgie, la présence sacrificielle du Christ ramène le drame du Calvaire, elle prélude le Jugement, et elle dessine la Parousie de gloire. « Nous qui mystiquement représentons les Chérubins et qui, en l’honneur de la vivifiante Trinité, chantons l’hymne trois fois sante, déposons toute sollicitude de ce monde, afin de recevoir le Roi de l’Univers invisiblement escorté des armées angéliques »[1]

Cette église est bien un lieu redoutable. Nous y veillons à la décence et à la beauté de notre vêtement ; nous nous y tenons en silence ; nous sommes attentifs à notre posture selon la progression des cérémonies dans les divins mystères de la Liturgie. « Tenons-nous bien, mes frères, et soyons dans la crainte, la pureté et la sainteté, dans l’amour et la vraie foi, contemplant cette offrande majestueuse et sainte, sacrifice vivant que le prêtre présente pour nous à Dieu le Père et Seigneur de toue chose »[2].

Ce volume dessine un espace sacré, ce lieu crée une durée propre, qui rompt les rythmes humains ordinaires, axés sur la seule utilité. Comme une provocation majestueuse, l’église introduit dans un ailleurs, où tout conspire à la gloire du Créateur, dans la gratuité et la grandeur ! Redoutable, car il interrompt le temps des hommes, l’agitation et le « divertissement », en projetant chacun de nous vers le centre de son être, et bien souvent vers sa propre vacuité.

         Oui, ce lieu est redoutable. Souvenons-nous, lorsque nos pas nous conduisent dans une église, que la vraie religion, celle de Jésus-Christ – vrai Dieu et vrai homme –, n’oublie pas la Toute-Puissance majestueuse du Créateur. Elle affirme même la grandeur de Dieu bien mieux que l’islam, car c’est la transcendance d’une Puissance… qui est en même temps Sagesse et Amour ! Le vrai Dieu-Trinité est saint, il est immense, au point que partout, du fond de son silence, il regarde notre liberté. C’est pour cela que Dieu, pour sa gloire, a disposé cette église tournée vers Lui, vers l’Orient qui le symbolise. « Elle montre clairement, comme par la main, la route de la parousie de Dieu. […] Par le lever du soleil elle explique le salut, que le Christ, au dernier jour, donnera aux créatures de la terre lors de son apparition, comme un éclair du Levant à l’Occident »[3].

 

Intimité de l’église : « c’est la maison de Dieu », car Dieu est bon

Mais bientôt, de ces pierres bénies, un autre sentiment se dégage pour nous, que nous soyons un pieux pèlerin ou un simple visiteur. La douceur du lieu, l’harmonie de l’espace, le jeu tranquille de la lumière… une paix mystérieuse nous invite au recueillement. C’est que l’église, cathédrale, conventuelle ou paroissiale, est toujours une maison, un endroit où l’on est bien, parce que l’on est chez soi. C’est une vraie maison, c’est la maison de Dieu… d’ailleurs il est là, une flamme rouge vacille, respectueuse et tendre, devant la Présence. « L’Infini se promène sans abri, à moins qu’il ne vienne habiter dans cette maison »[4]. Notre âme, d’abord saisie par la grandeur de Dieu, se laisse pénétrer d’étonnement devant sa condescendance. Ô inconcevable dilection manifestée par Dieu pour les hommes, ô divine philanthropie, ô réalisme de l’amour vrai de Celui qui se rend semblable à l’aimé ! Celui que le Ciel ne peut contenir habite parmi les mortels !

Dieu aurait-il besoin d’une maison ? Non certes, mais il sait que les hommes ont besoin qu’il en ait une parmi eux. C’est pourquoi son Fils a « planté sa tente parmi nous » (Jn 1, 14), et c’est pourquoi il aime à demeurer dans les églises. Dieu, qui a fait l’homme corps et âme, sait bien que cet étrange « animal raisonnable » a besoin de lieux sacrés, comme il a besoin de cérémonies, de gestes, de paroles, de traditions saintes, pour soutenir sa foi et sa prière. C’est là qu’il pourra plus facilement « adorer en esprit et en vérité » devant le Corps eucharistique dont l’église est l’écrin.

En entrant dans ce lieu saint, nous recevons un don de Dieu : sa maison est la nôtre. La richesse de l’église, son patrimoine de beauté, elle nous l’offre, à nous dont les mains, si souvent, sont vides de vrais biens, à nous dont les âmes sont parfois désertées de raisons d’exister, ou désolées par l’absence d’un être cher. « A la porte de qui irions-nous frapper si non à la tienne, ô Seigneur compatissant ; et qui pourrait intercéder pour nos iniquités, si ta miséricorde n’intercède pour nous : ô Roi, devant qui tous les rois se prosternent ! »[5].

         Oui, si nous sentons le poids de la solitude et l’angoisse de l’abandon, entrons dans la maison de Dieu : on n’y est jamais seul ! Le Sacrement est là, en son étonnant silence, l’espace est rempli de Légions innombrables d’Anges, ces Incorporels qui désirent plonger leurs regards dans le mystère de bonté… C’est là que volent sans cesse des Séraphins de feu, nous invitant à chanter la sainte et indivisible Trinité, le lieu de la seule vraie communion, notre Patrie. « Que le chant de notre prière soit une clé qui ouvre la porte du ciel ; et que les archanges disent à leurs troupes : qu’elle est agréable la voix de ceux de la terre, et le Seigneur s’empressera de répondre à leurs demandes »[6].

 

Joie de l’église : « c’est la porte du ciel », car Dieu est beauté

Les clochers et les portes des églises adressent aux passants, c’est-à-dire, au fond, aux hommes qui marchent vers leur mort, une loyale invitation. Pourquoi vivre sans raison, pourquoi disparaître sans espérance, pourquoi périr un jour à jamais ? Oui, à ces foules qui se pressent sans penser à Dieu ni à leur propre destin, les cloches chantent : « Venez, ne voulez-vous pas entrer dans une Patrie de lumière ? Le monde n’est pas inexorablement fermé sur l’ennui et l’absurde, regardez la direction que pointe la flèche de mon église ! Ce lieu n’est redoutable qu’à votre tristesse : il peut vous faire perdre votre désespoir. Il y a en lui une vertu mystérieuse qui élève l’âme et une échelle qui monte, de l’enfer du « moi » au paradis de Dieu. C’est la maison de Dieu, c’est la porte du ciel : c’est là que vous pouvez devenir vous-même ! »

Notre église nous envoie, par des pierres, un message : celui de la vérité, de la bonté et de la beauté. Elle ouvre nos âmes à la nostalgie d’une Vérité, d’une Bonté et d’une Beauté infinies. Lieu redoutable, qui nous renvoie à notre petitesse et à la grandeur du Créateur ; maison de Dieu, mise à part et chargée de grâces par le sacramental de la bénédiction, lieu où se prépare l’eau baptismale, sanctuaire où coule la grâce de la pénitence, où se nouent le don précieux de nos vies par les vœux, où descend la grâce du sacerdoce ; porte du ciel, notre église de pierre est un espace de beauté qui ouvre le temps à l’éternité.

Ayons la légitime ferté de la piété filiale catholique. Dans notre culture occidentale [dans nos cultures tant orientale qu’occidentale], qu’est-ce qui a produit autant de beauté artistique que la messe, pour laquelle notre église de pierre est construite ? L’église, et la liturgie qu’elle abrite, réunissent en elles tout l’univers créé pour élever l’homme, corps et âme, vers la céleste demeure. L’architecture est symbole et copie de la Jérusalem céleste. Le chant est prélude et écho de celui des anges. La lumière des baies vitrées est resplendissement de la vraie Lumière du Christ, Soleil invaincu ; celle des cierges évoquent les nimbes de gloire des saints du Paradis. Les mouvements hiératiques de la divine liturgie sont des participations au ballet sacré de la Jérusalem céleste. Les vêtements somptueux des ministres signifient la variété chatoyante des corps lumineux des élus. L’encens traduit pour nos sens la bonne odeur de l’adoration éternelle. Les dons sacrés du Corps et du Sang sont le fruit de l’Arbre de vie, qui est la Croix glorieuse, dressée au milieu du l’éternel Jardin.

Oui, notre église de pierre est une porte du ciel. Elle traduit sensiblement la Joie en laquelle nous espérons entrer au soir de notre vie, comme on revient à la maison après une rude excursion. Joie d’être créé : l’église, œuvre de nos mains humaines, est en accord harmonique avec tout le cosmos qui sort des mains divines. Joie d’être racheté : le Sacrifice du Christ nous arrache à l’horreur du Malin et au gouffre de son royaume d’en bas. Joie de commencer dans la beauté créée les noces de l’Agneau, œuvre éternelle de l’indicible Beauté.

« Elle enfante aussi des dieux créés, / Images pures du seul Dieu, le Christ. / Elle est orientée vers l’Orient, / Vers le lieu de la promesse de notre première demeure »[7].


[1] Hymne du Cheroubicon, Procession des offrandes, Sainte et Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome.

[2] Sainte Liturgie selon le rite syriaque d’Antioche, Anaphore de Saint Eustathe.

[3] Saint Grégoire de Narek, Lamentations, Prière 75, § XIII.

[4] Saint Grégoire de Narek, loc. cit.

[5] Sainte Liturgie selon le rite syriaque d’Antioche, Préparation des Offrandes.

[6] Sainte Liturgie selon le rite syriaque d’Antioche, Préparation des Offrandes.

[7] Saint Grégoire de Narek, Lamentations, 75e prière, § XIV.

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